C’est avec tristesse que nous apprenons le décès de Maurice Rajsfus. En ces temps de dénonciation des violences policières, rappelons que Maurice a été un précurseur en la matière.

Dernier rescapé encore en vie de la rafle du Vélodrome d’hiver, Maurice nous avait confié que sa famille avait été “oubliée” par l’administration de Vichy ce 16 juillet 1942 mais que leur voisin policier, en rentrant chez lui, était ressorti appeler ses collègues au cri de “Venez, on en a oublié ici“. C’est son âge qui l’avait sauvé, les policiers qui l’avait arrêté ne savaient pas quoi faire d’un adolescent de 14 ans. S’il était clair que les enfants devaient être déportés avec les parents (sur l’initiative de Vichy qui ne voulait pas s’encombrer d’orphelins, les Allemands n’avaient rien stipulés), pour ces entre deux âges, les ordres n’étaient pas clair. Un policier avait dit à sa mère qu’avant d’être déportés à Drancy, les enfants de 14 à 16 ans pouvaient sortir du camp où ils avaient été rassemblés. C’est ainsi que Maurice et sa sœur avaient pu s’échapper. Leurs parents n’eurent pas cette chance, ils ont été assassinés à Auschwitz. Ce drame marqua à jamais Maurice : « « J’en veux profondément à la police de ce pays, plus qu’aux Allemands ; sans cette police, les nazis n’auraient pas pu faire autant de dégâts. Depuis 1942, je me sens en retrait vis-à-vis de mes compatriotes : ils ont été plutôt veules, et ça n’a pas beaucoup changé ensuite. »

A la libération, il adhère aux jeunesses communistes mais en est très vite exclu au motif d’être un « provocateur policier » et pour « hitléro-trotskysme » ! Un comble… Un temps proche des trotskystes, puis de groupe Socialisme ou Barbarie, il finit par se rapprocher des anarchistes. Historien de la répression, Maurice était un militant qui avait commencé à traquer les dérapages de la police après avoir été témoin des assassinats du 17 octobre 1961 et des violences des forces de l’ordre en 1968. En 1994, il fonde l’observatoire des libertés publiques avec Didier Daeninckx. Il a également été un initiateur du réseau Ras l’front. En 2014, après vingt années où il avait relaté plus de 6000 « faits divers » policiers, Maurice met fin à son périodique : « Que fait la police »

Ce révolté qui ne supportait aucune injustice avait pris clairement position contre la politique israélienne au sujet de la question palestinienne. Auteur de nombreux livres, Maurice n’a jamais baissé pavillon. Souhaitons que ses archives qui étaient le fruit de son colossal travail de recensement des violences policières et qui couvre la période de 1968 à 2014, ne soient pas perdues.

Maurice était venu faire une conférence à Oloron il y a quelques années, nous nous étions connus à cette occasion. Nous garderons en mémoire son doux sourire qui témoignait que la révolte est avant tout l’indignation des Hommes contre les brutes.

Laissons lui la parole, une dernière fois : « Dans un pays où la police parle bien plus de ses droits que de ses devoirs, quel espace de liberté peut bien subsister pour ses citoyens ? Ces droits revendiqués par les policiers, ne peuvent que signifier, parallèlement, le renoncement à la critique quant à la qualité de leurs activités. Lorsque la parole du policier ne peut être réfutée, c’est toute la liberté d’expression qui se trouve mise en cause. Il est nécessaire que des témoins ou des observateurs se fassent entendre. C’est le rôle qu’a tenté de jouer, depuis le printemps 1994 , l’observatoire des libertés publiques et son bulletin mensuel « Que fait la police ? »
Avons-nous réussi à décrire les aspects malfaisants de la police et à sensibiliser les esprits ?

Peut-être pour une minorité. Sans doute pas pour le plus grand nombre. Est-ce une raison pour renoncer ? Sans doute pas ! »[1]

Que la tierra te sea leve, compañero.

Jipé

[1] « Je n’aime pas la police de mon pays », Maurice RAJSFUS, Editions Libertalia, 2012.

https://lignesdeforce.wordpress.com/2020/06/13/deces-de-maurice-rajsfus-en-ce-jour-de-colere-et-de-tristesse-aussi/